Pour une archéologie des archives d’architectes. Quelques exemples tirés de Nîmes & Genainville
Billet rédigé à l’issue de la séance du 31 mai 2023 du séminaire de l’IRAA par Vivien Barrière, maître de conférences en histoire et archéologie à CY Cergy Paris Université / UMR 9022 Héritages, en délégation auprès de l’IRAA (2022-2023).
Les archives constituent un champ que les archéologues ont toute légitimité à sillonner et à moissonner. En parallèle de la fouille traditionnelle des strates archéologiques, une autre fouille est également possible au sein de fonds d’archives fourmillant de données qui, pour une multitude de raisons, n’ont pas débouché sur une publication. Mettre ces données isolées et endormies au service d’une démarche qui les recycle et les réactive, c’est en faire les engrenages d’un raisonnement scientifique nouveau.
Deux sources principales se présentent aux chercheurs en architecture : d’une part, les vestiges architecturaux eux-mêmes et, d’autre part, la documentation produite par leurs devanciers sur ces vestiges. On connaît les risques qui mettent les édifices en péril : l’incurie, les dégâts du temps, les aléas climatiques, le développement incontrôlé des activités humaines, les conflits armés mais aussi la perte d’authenticité induite par certaines mesures conservatoires. Pour la matière documentaire, le principal risque est celui de l’oubli : plus la documentation s’accroît, plus grande est sa part enfouie. À l’instar d’un iceberg, l’attention se porte sur la part émergée de la documentation, celle qui est connue, reconnue, exploitée et réexploitée par la communauté scientifique alors que l’essentiel réside dans la part immergée de la documentation, celle dont on ne soupçonne que les contours et dont l’ampleur décourage les explorations.
Or il est bon de vérifier à intervalles réguliers que la part émergée de la documentation est bien la part la plus utile et que ce sont bien les documents les moins pertinents et les moins fiables qui restent immergés. Évidemment, c’est rarement le cas parce que la critique des sources n’est pas toujours pratiquée avec constance et parce que chaque époque possède des œillères qui réduisent à son insu son champ de vision tandis que la génération suivante perçoit aisément les biais de ses prédécesseurs sans bien pouvoir cerner les siens.
Je souhaiterais dans ce billet évoquer quelques exemples pour démontrer tout l’intérêt pour un archéologue d’étudier les archives des architectes à partir de cas que j’ai rencontrés dans les archives de deux architectes, celles de l’archéologue amateur Pierre Orième et celles de Pierre Varène, architecte-archéologue de l’IRAA.
1/ Évaluer la fiabilité de la documentation graphique : l’architecte Pierre Orième et le théâtre de Genainville
Architecte parisien, Pierre Orième est l’inventeur du site archéologique des Vaux de la Celle à Genainville (Val d’Oise) : il découvre en 1935 un édifice de spectacle de type gallo-romain grâce à des tranchées qui rencontrent les murs de la façade du monument. Pour évaluer la justesse de sa documentation graphique, il suffit de la comparer aux observations et aux relevés topographiques réalisés par les deux équipes qui ont pris sa succession : le Centre de recherches archéologiques du Vexin français (CRAVF) et l’équipe de CY Cergy Paris Université.

Fig. 1 – Relevé du théâtre antique de Genainville par Pierre Orième en date du 10 novembre 1935 (fonds Mitard, Archives départementales du Val d’Oise).
Les cotes indiquées sur les relevés de P. Orième sont-elles fiables ? D’après le relevé du théâtre, l’épaisseur du mur de façade oriental (mur A) est de 165 cm (170 cm en réalité) dans son tronçon le plus large qui mesure 15 m de long (18 m en réalité) et de 120 cm seulement (125 cm en réalité) dans le tronçon contigu de 8,75 m de long (mesure conforme aux nôtres). Au centre de la façade, l’épaisseur du mur II est de 150 cm (mesure conforme aux nôtres, entre 145 et 157 cm).
Les fondations du mur A n’ont été repérées qu’à l’extrémité ouest du fait de la récupération passée de ces blocs par des sapes. Les fouilles menées par les fouilleurs bénévoles du CRAVF et celles menées sous notre responsabilité entre 2015 et 2018 ont confirmé la fiabilité du plan d’Orième, même s’il manque l’un des blocs (le plus oriental de tous). Pierre Orième signale sur l’élévation la présence de « 3 rangs de tuileaux » (de briques, en réalité) – ce qu’ont confirmé les observations ultérieures.
Le plan d’Orième montre une dissymétrie entre le mur A, à l’est de la façade, et son symétrique du côté ouest de la façade (appelé mur Ao) : le parement intérieur du mur A, au contact des remblais supportant les gradins, est strictement rectiligne tandis que celui du mur Ao présente un retrait qui réduit la largeur du mur à l’approche de la zone de la scène. C’est une observation tout à fait exacte de P. Orième qui prouve sur ce point la correction de son relevé alors même que les relevés d’architecte, fréquemment achevés sur la table à dessin, loin du terrain, ont parfois tendance à inventer des angles droits et des symétries idéalisées auxquelles les réalités de terrain ne sont pas toujours conformes.
En ce qui concerne le mur I, que P. Orième n’a pas entièrement dégagé puisque sa tranchée n’était pas assez profonde, le plan de 1935 montre que les deux extrémités ont été identifiées. Le plan des deux blocs de grand appareil contigus à l’extrémité est du mur I est globalement correct (en termes de forme générale et de localisation) mais le découpage entre les deux blocs est erroné chez Orième alors qu’il est correctement représenté sur le plan du CRAVF.

Fig. 2 – Tronçon oriental de la façade du théâtre de Genainville (mur A). Comparaison du relevé de Pierre Orième (1935) avec le plan réalisé par le CRAVF durant les années 1970-1980 (fonds Mitard, Archives départementales du Val d’Oise).
Sans doute Orième n’avait-il pris sur le terrain que les cotes des six points périphériques afin de disposer du contour et a-t-il tracé le joint séparant les deux blocs à sa table de travail. À l’autre extrémité du mur I, côté ouest, trois blocs contigus sont représentés par Orième, sans qu’on puisse reconnaître de quoi il s’agit sur le relevé du CRAVF qui a entièrement dégagé le tronçon conservé du seuil en blocs de grand appareil. L’existence des blocs représentés par Orième en ce point est donc confirmée mais la représentation de leur configuration est erronée.
Les décalages dans la représentation topographique peuvent être attribués aux élongations : les blocs de l’extrémité est du mur I ne sont pas alignés avec ceux de l’extrémité ouest alors que c’est le cas en réalité. De même, le mur II n’est pas recalé correctement par rapport au mur I et, de ce fait, le plan d’Orième lui donne une longueur supérieure au réel. Cette erreur topographique découle de la méthode de fouilles employée : le mur II a été repéré par deux sondages déconnectés qui ont permis de déceler ses extrémités, sans procéder à une tranchée de suivi le long d’un parement. Ceci révèle également une recherche d’économie des moyens pour obtenir le plan de la part d’Orième, qui ne disposait que d’une équipe très réduite. Les courriers que lui adresse Georges Matherat en 1948 montrent que cette méthodologie d’optimisation du nombre de tranchées pour lever le plan du théâtre était une recommandation explicite du directeur de la 2e circonscription archéologique des Antiquités historiques.

Fig. 3 – Relevé simplifié du théâtre antique de Genainville par Pierre Orième (fonds Mitard, Archives départementales du Val d’Oise).
Un autre relevé du théâtre réalisé par P. Orième présente de nombreux points communs avec le précédent, montrant l’état au 10 novembre 1935, même s’il semble plus sommaire et moins attentif à la localisation précise des limites de fouilles. La représentation des bords de la tranchée centrale a été simplifiée. Le sondage à l’extrémité est du mur II est représenté mais pas la tranchée ayant permis la découverte de l’extrémité ouest alors que le mur II est représenté complet. Disparus également, le sondage pratiqué dans l’aire plane, le rétrécissement du mur Ao ainsi que les deux blocs de l’extrémité est du mur I. La cote de longueur du mur A figurant sur ce plan correspond à celle du premier relevé (15 m + 8,75 m). Deux éléments, absents du relevé précédent, apparaissent sur celui-ci : une cote de 5,20 m indiquant la distance séparant les murs I et II ainsi qu’un 6e bloc de fondation sous le mur A. Ce sont les seules plus-values (exactes) de ce relevé globalement moins complet et moins précis que le précédent.
Ainsi, l’évaluation de la fiabilité d’un relevé architectural, si elle est conduite avec finesse, ne se réduit pas à accepter ou refuser une source mais consiste avant tout à la replacer dans son contexte de production et à comprendre par quelles méthodes elle a été élaborée. Dès lors, cette évaluation se confond avec la critique des sources.
2/ Restituer les étapes d’une recherche inachevée : les archives de Pierre Varène sur la porte Auguste à Nîmes
Les archives que Pierre Varène a constituées autour de la porte Auguste à Nîmes témoignent d’un travail qu’il a effectué de manière discontinue du début des années 1960 aux années 2000 – quarante années de recherches plusieurs fois interrompues et reprises qu’on aurait bien du mal à comprendre sans restituer le contexte dans lequel elles ont été menées. Pour cela, il faut s’intéresser au cadre dans lequel travaillait P. Varène, cerner pourquoi ce dossier lui est échu, comment il l’a abordé, sur quoi il a travaillé en parallèle, c’est-à-dire à la fois sur tout ce qui a pu lui inspirer des idées et sur ce qui l’a détourné de cette tâche.
Quelques opérations ont donné lieu à la rédaction de rapports accompagnés de relevés mis au net : d’une part, les fouilles qu’il a réalisées au nom de Paul-Marie Duval en 1962-1964 et, d’autre part, une opération de relevé effectuée avec la collaboration de Jean-Louis Paillet en 2000 dans le cadre de travaux de restauration de la porte. Mais, pour le reste, les archives conservées sont constituées de simples documents de travail sur lesquels P. Varène est souvent revenu en indiquant systématiquement la date. Lorsqu’il s’est trouvé dans l’impossibilité de publier le fruit de ses efforts, il a rédigé un document résumant l’état d’avancement du dossier à l’attention de ses successeurs. Il laisse d’ailleurs une documentation extrêmement bien organisée, faite de correspondance administrative et scientifique, de cahiers de terrain, de photographies numérotées, de documents préparatoires et de plusieurs relevés achevés.

Fig. 4 – Note manuscrite rédigée par Pierre Varène le 5 septembre 2007 (fonds IRAA, Aix-en-Provence).
Une fois les strates de la documentation inédite remises dans l’ordre chronologique, il devient envisageable de croiser les différentes strates de documentation constituées par P. Varène au gré des années pour s’approcher au plus près de la manière dont sa compréhension de l’édifice a été élaborée. Les annotations manuscrites apposées dans les années 2000 sur ses propres archives peuvent éclairer les minutes de terrain réalisées au début des années 1960, voire régler des problèmes découverts a posteriori (sur la cohérence des mesures et des niveaux altimétriques, par exemple). De même, les photos éclairent les croquis annotés des cahiers de terrain, et inversement.
L’apport de la correspondance active et passive des architectes touche plusieurs aspects plus ou moins directement liés aux considérations scientifiques : par exemple, l’organisation de son temps ou encore la sociabilité professionnelle de l’architecte avec ses collègues du Service d’architecture antique (Robert Amy, Jean-Pierre Adam), ses partenaires universitaires (Paul-Marie Duval, Georges Roux) ou conservateurs du patrimoine (Victor Lassalle, Christophe Pellecuer) ou avec ses interlocuteurs de diverses administrations. La date qui figure sur la plupart des courriers permet de replacer de manière précise l’échelonnement des travaux et des étapes de la recherche dans un calendrier.
L’étude de la correspondance est d’autant plus riche quand l’on parvient à croiser les différents fonds d’archives : dans le cas des travaux menés par Pierre Varène à la porte Auguste de Nîmes, il s’agit de celui de l’IRAA, celui de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie à Charenton-le-Pont, celui de la Conservation régionale des Monuments historiques et du Service régional d’archéologie à Montpellier, celui du musée archéologique de Nîmes où exerçaient Victor Lassalle et Jean Pey, etc. On se rend compte alors qu’il existe des pièces communes dans ces différents fonds, celles dont le partage ne pose pas de problème, mais aussi des pièces uniques, plus intéressantes parce qu’elles révèlent la part que l’on ne souhaite pas partager avec tous ses interlocuteurs et parfois des logiques extra-scientifiques qui ont pu affecter l’étude des vestiges, leur conservation ou leur mise en valeur. Dans les lettres que les architectes échangent avec d’autres architectes, on s’aperçoit ainsi qu’il existe des frontières très nettes entre un architecte-archéologue de l’IRAA, un architecte des bâtiments de France, un architecte en chef des Monuments historiques et des architectes libéraux. La compréhension fine du périmètre des prérogatives et des compétences de chacun, ainsi que de ces relations interpersonnelles subtiles, n’est pas sans intérêt à de multiples niveaux.
Du point de vue de l’histoire des techniques de relevé, les archives contiennent de nombreuses pièces témoignant des différentes étapes de travail mises en œuvre : les minutes de terrain agrémentées d’annotations, les calculs de vérification, l’assemblage des différentes coupes et élévations, les mises au net. Un même parement est ainsi susceptible d’être documenté par la minute de terrain originale sur papier canson mais aussi par des photocopies et des calques annotés, accompagnés de liasses de notes manuscrites qui, pour les unes, ont été rédigées in situ sur des cahiers de terrain et, pour les autres, a posteriori sur des feuilles A4. À partir de la date indiquée par P. Varène sur chacune de ces pièces, se dessine alors la stratigraphie de son travail. Les méthodes utilisées dont témoignent les minutes de terrain sont rudimentaires : échafaudage pour accéder aux parties hautes, niveau de chantier et fil à plomb pour implanter les axes verticaux et horizontaux nécessaires au dessin, un décamètre et un assistant pour prendre les mesures. Faute de topographe, les éléments isolés du corps central de la porte sont recalés par triangulation : c’est le cas pour le parement d’une des tours de flanquement mis au jour dans une tranchée réalisée pour le gaz de ville en 1986.

Fig. 5 – Notes prises sur le terrain par Pierre Varène en juin 1986 et mise au net provisoire réalisée au bureau : triangulation du parement semi-circulaire de la tour de flanquement nord de la porte Auguste (fonds IRAA, Aix-en-Provence).
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Envisager les archives des architectes comme un nouveau terrain de recherche pour l’archéologie de la construction permet ainsi d’apporter une contribution à l’histoire du relevé architectural, de contribuer à l’histoire intellectuelle et administrative des recherches sur l’architecture antique mais encore de restituer les étapes d’une démarche intellectuelle et de ses tâtonnements, telle une « stratigraphie » du raisonnement, plutôt que de ne s’en tenir qu’à la publication ou au relevé final.
Cette approche archéologique des archives amène à remettre au jour des données inédites, non publiées ou écartées de la publication. Elle impose également d’étudier ces données anciennes de manière critique et sans les couper de leur contexte de production si l’on souhaite à terme les croiser de manière pertinente avec les données récentes.

Fig. 6 – Relevé original du chapiteau de pilastre n°4 de la porte Auguste (Nîmes) réalisé par Pierre Varène en juin 1962 (fonds IRAA, Aix-en-Provence).
En guise de conclusion, l’observation attentive de la minute de terrain originale du quatrième chapiteau de pilastre corinthien de la façade de la porte Auguste, réalisée par Pierre Varène et conservée parmi les archives de l’IRAA, nous rappelle qu’un relevé n’est pas seulement un document scientifique témoignant de la compréhension d’un bloc. Par sa dimension esthétique, dans sa matérialité, dans ses détails observés de près, le relevé est à l’image de l’architecture elle-même : la rencontre entre le geste technique et le geste artistique. Dès lors, sa conservation, son étude et sa valorisation répondent à une nécessité autant scientifique que patrimoniale.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Vivien BARRIERE (4 décembre 2023). Pour une archéologie des archives d’architectes. Quelques exemples tirés de Nîmes & Genainville. DonArch - Données et archives de l'architecture antique. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/nw2l

